
C’est par la porte entrebâillée de l’arrière-boutique qu’ils firent connaissance. Elle, avec sa gouaille enfantine accentuée d’une queue de cheval démesurée et insolente, lui avec son tablier de cuisine et sa toque blanche. Un œil indiscret avait remarqué ce jeune homme affairé avec les gamelles en inox, les manches remontées au-dessus du grand évier en mosaïque ; visage inconnu se profilant par à-coups sur l’écran de cinéma imaginaire qu’offre une ouverture de porte sur deux ou trois centimètres.
« Pssstttttttt !!!
- …
- psssssssssssssssstttttt !!!!
- oui ?…euh….bonjour !
- je peux entrer ?
- bien sûr…
- bonjour !
- re-bonjour, Mademoiselle !
- je ne vous ai jamais vu ici…
- c’est que je viens pas encore assez souvent, alors !
- qu’est-ce que vous faites ?
- ben, tu vois : la vaisselle…
- c’est tout ?
- je fais aussi les livraisons, la préparation des terrines, quelques découpes aussi…
- han…
- je ne savais pas que Monsieur Gillardeau avait une fille…
- il n’a pas de fille, juste une nièce : moi.
- ah…voilà ! Et…tu es peut-être en vacances ? ce qui expliquerait qu’on ne soit jamais vu auparavant…
- oui. Mais ce n’est pas la première fois que je viens ici ! c’est au moins…la dixième fois que je viens ! ou peut-être la vingtième…Avant, y avait le vieux Albert…vous le connaissez vous, le vieux Albert ?
- euh non, mais j’imagine que c’est l’ancien commis de cuisine…ancien, donc « vieux », ouais, ça se tient…
- donc, vous le remplacez ? mais l’est où, le Vieux Albert, maintenant ? vous le savez ? moi je l’aimais pas : il avait une drôle de tête, comme les méchants dans les films…
- ah ?… mais je ne sais pas où il est cet Albert…sans doute à la retraite, non ?
- possible. Peut-être qu’il en avait marre de travailler à Paris, aussi.
- où travailles-tu, toi ? pas à Paris ?
- moi je ne travaille pas !! m’enfin…n’importe quoi : j’ai 9 ans ! sauf que, je vais à l’école des fois. A Saint-Martin, là où le ciel descend sur le sable sans bâtiments pour le gêner.
- hahaha !!! mais c’est où Saint-Martin ? Sur la lune ?
- presque : sur l’Ile de Ré.
- l’Ile Dorée ??
- naaaannn !! DE Réééééé !!!!!
- te fâche pas, je me renseigne ! et puis j’ai toujours été nul en géo.
- bon…comment on dit déjà : « faute avouée…euh… »
- « à moitié pardonnée », je crois…
- c’est ça !
- je trouve que vous êtes beaucoup plus beau qu’Albert, vous savez ?
- hahaha !! ben s’il était vieux et moche, je n’ai qu’un petit mérite…
- vous avez quel âge ?
- 19 ans !
- ouh la !! c’est à la fois vieux et jeune, comme âge…
- comment ça ?
- ben c’est beaucoup plus grand que 9, mais beaucoup plus petit que 100.
- il avait 100 ans Albert ?! la vache !!
- oh presque !
- tu me fais rire…va falloir que j’aille tailler quelques biftecks avec ton oncle à côté…tu reviendras me faire la causette demain matin ?
- oh oui. Je viendrai jusqu’à la fin des vacances, parce que vous êtes beaucoup beaucoup plus sympa qu’Albert…
- alors à demain ! ».
FERMETURE DE PORTE…..PUIS REOUVERTURE…..
- au fait : je m’appelle Léonor !
- très joli nom…moi c’est Manuel et tu peux me dire « tu ».
C’est ainsi que dès le lendemain et les jours qui suivirent, Léonor mit un point d’honneur à descendre à la boutique dès 8h du matin afin de ne pas rater l’arrivée de son nouvel ami, qu’elle appelait secrètement dans sa tête, le « vaisselier »… Sa tante Eulalie s’étonna d’un tel empressement matinal pour une enfant qui d’habitude occupait ses premières heures de la journée à passer en boucle les disques de Cloclo et le dernier Pink Floyd en exécutant des chorégraphies complexes en sous-vêtements Petit Bateau décorés de sigles cabalistiques en vernis à ongles multicolore. Comme elle avait déjà éclaté pas mal de vases et bibelots divers sous l’œil épouvanté du chien, qui ne possédait plus d’audition depuis longtemps, Eulalie vit ce soudain intérêt pour le travail en boucherie comme une Révélation, voire une réponse à ses prières pour l’assagissement de sa nièce.
« Pas de musique ce matin, ma chérie ?
- hé non, je ne peux pas : Tonton a besoin de moi à la boutique, faut que je sois là pour superviser !
- superviser ? ben dis-donc… » répondit Eulalie en dissimulant son envie de rire par un sifflement admiratif acrobatique.
- et ne t’inquiète pas : je ne touche pas aux couteaux, ni à la moulinette. Je me contente d’encourager les travailleurs en cherchant les bonnes stations de radio… ».
Sur ce, Léonor descendait l’escalier qui menait à la cuisine du magasin, avec du matos de choix : calepins, crayons, magazines, et quelques paquets de gâteaux secs.
En fait, elle s’en servait peu. Après un rapide état des lieux –vitrine, pièce principale servant à la vente, cuisine et arrière-boutique-, Léonor attendait 8h30 avec impatience. L’heure de Manuel. Le tonton n’était pas dupe. Habituellement, Léonor l’observait en exclusivité, l’interrogeant inlassablement sur l’art de découper la viande de cheval afin de plaire aux amateurs de fricassée de canassons. Manuel avait bouleversé la donne, bien malgré lui. Avant même qu’il eut mis un pied dans la boutique, Léonor observait la façon dont il garait dans la cour son cheval mécanique nommé Piaggio –selon l’étiquetage vétérinaire bien visible des experts à couettes et chaussettes bariolées-. Naturellement, Léonor avait demandé à essayer le casque du prince charmant, détail important qui donnait au héro ce côté « belphégorien » si séduisant. Manuel s’était prêté au jeu de bonne grâce, parce qu’il était non seulement plus beau que le vieil Albert : sa gentillesse était infinie.
Puis la fillette débutait son long travail de « supervision », selon son propre vocabulaire. Assise sur la première marche de l’escalier, il lui fallait bien cette « super vision » d’héroïne de l’espace pour capturer dans son esprit tout les faits et gestes du jeune commis. Les matinées lui paraissaient même trop courtes ; signe d’une passion à fort pouvoir aveuglant. Le tonton semblait soulagé de ce transfert d’intérêt. Manuel, quant à lui, paraissait tout heureux de susciter la même admiration qu’Alain Delon dans le Samouraï.
« - Qu’est –ce que tu découpes bien ! entendait-on souvent.
- bah, je fais ce qu’on m’a appris, tu sais…c’est le métier de boucher qui rentre !
- oui, on voit déjà que tu es un grand professionnel, Manuel : tu es le Picasso de la viande !
- hahaha !!! et toi, tu es une sacrée superviseuse…et tu connais Picasso, en plus ?
- mais évidemment, enfin ! Je connais plein de choses qui ne sont pas de mon âge, vois-tu.
- comme quoi ?
- la discographie d’Elton John, la vie privée de Stone et Charden, la vie secrète des extraterrestres sur la voie lactée, tous les animaux du monde –y compris les loup-garous-, les premières pages du dico jusqu’à la lettre F…
- ouh la la !! impressionnant !, s’exclama Manuel en riant. C’est quoi cette histoire de premières pages de dico ?
- eh bien, j’ai décidé d’apprendre tous les mots du dico !
- mais…ça va te servir à quoi ?
- je ne sais pas ! mais j’aime faire des choses qui ne servent à rien. A l’école, je m’ennuie…faut que je trouve sans cesse des choses à faire différentes de ce qu’on veut m’apprendre pour sortir de l’ennui… ».
Manuel écoutait le verbiage de la fillette sans jamais une once d’ennui, quant à lui. Sans doute découvrait-il avec joie ce qu’était la sincérité, la fraîcheur et le goût du fantastique propre aux enfants, traits qui lui-même l’avaient quitté depuis quelques années maintenant. On est jamais conscient de ce que l’on est au moment où l’on vit son présent ; et comme pour conforter ce perpétuel décalage, l’intérêt des autres pour notre personne sans contour nous paraît singulier, et relevant du miracle. Des amitiés naissent ainsi sans que l’on sache comment ni pourquoi ; des amours, aussi, quelles qu’en soient les issues…
Un matin, point de Léonor sur le pas de porte pour accueillir le jeune homme à 8h30. « Elle fait sûrement la grasse matinée », pensa Manuel. 9h30, 10h30, et toujours cette absence à laquelle il trouva d’autres explications rassurantes, avec une boule à l’estomac, cependant : « elle doit faire ses devoirs… » ; « elle doit regarder la télé » ; « elle doit être sortie avec sa tante pour je-sais-pas-quoi… ».
Profitant d’une accalmie de clientèle dans la boutique, il osa apostropher M. Gillardeau :
« - Léonor va bien, aujourd’hui ? on ne la pas encore vue…
- je suppose que oui ; elle n’était pas encore réveillée lorsque je suis descendu ce matin à 7h…elle a une telle énergie, tu as remarqué ?
- euh oui, en effet…
- elle doit récupérer ! ».
Manuel n’était pas satisfait de cette hypothèse, pas plus que des précédentes dont il était l’auteur. Il mourait d’envie de gravir l’escalier afin de frapper à la porte de l’appartement pour en savoir plus, mais impossible d’outrepasser certaines conventions sur le lieu de travail. Le destin vint à son secours. A 11h, le pas lourd de la tante Eulalie retentit dans l’escalier, et Manuel s’empressa de l’accueillir ou de la cueillir au tournant entre la rampe et l’étal.
« Bonjour, Madame Gillardeau !
- bonjour mon p’tit Manuel, ça va ?
- oui oui, très bien merci…et Léonor ? euh….et vous-même ? se rattrapa-t-il maladroitement de son lapsus qui faisait figure d’impolitesse.
Eulalie sourit bizarrement, aucunement surprise de cette priorité affective et répondit directement :
« Léonor est malade. Elle a de la fièvre et je m’en vais à la pharmacie pour acheter des cachets. Notre ami le Docteur Brown passera cet après-midi vers 16h ».
Attristé, Manuel bafouilla quelques vœux de prompt rétablissement puis prétextant qu’un robinet était mal fermé dans l’arrière-cuisine, s’éclipsa en balbutiant des séries de « merci » et « zut alors ».
Le lendemain, Manuel osa poser la question fatidique à laquelle il avait réfléchi toute la nuit.
« Dites, Monsieur Gillardeau…je pensais….enfin…enfin, j’avais envie de vous demander…est-ce que je pourrais voir Léonor juste 5 minutes, après le travail, pour lui dire bonjour ? ».
Manuel serra les poings dans ses poches, sous le tablier de cuisine, pour conjurer le sort au cas où la réponse fut négative, voire pire : allait-il se faire enguirlander en plein mois de juillet ? Mais le tonton Jean était bon ; Manuel se demanda un instant ce qu’un Jean bon faisait à la tête d’une boucherie chevaline.
« Mais bien sûr, tu peux ! tu n’as qu’à passer ce soir, après la fermeture ; tu verras Léonor et on causera un peu d’autres choses que du boulot ! ça nous fera du bien ! et puis, on le sait tous que Léonor t’aime bien…elle sera contente ! ».
A 19h30, passant devant le rideau de fer à croisillons, Manuel s’engouffra dans l’entrée de l’immeuble attenante et sonna à l’appartement du premier, porte droite. Depuis le début de son stage, il avait déjà eu l’occasion de monter au domicile de ses patrons, mais jamais à cette entrée d’immeuble…toujours par la boutique… et toujours en tablier… ! Fébrile, il sonna. Tante Eulalie apparut sur le seuil en robe d’hôtesse noire à ramages pourpres, avec ses mules à pompon qui faisaient tant rire Léonor. La silhouette sèche de Jean-le-bon se dessina dans l’encadrement deux secondes plus tard, tandis que le clébard –un danois qui ressemblait à un cheval d’appartement- tentait de se frayer vainement un passage entre la robe d’hôtesse et la porte. Les premières civilités du soir accomplies –Manuel avait eu le tact d’offrir un bouquet à la tantine-, Léonor déboula, en trombe, dans le salon, vêtue d’une chemise de nuit fleurie et de pantoufles en éponge. Elle se précipita au cou de Manuel en s’exclamant : « tu es venu ! tu es venu !! », comme s’il eut été le Messie en personne. Cela fit beaucoup rire l’assemblée, et le jeune homme découvrit une Léonor, certes un peu pâlotte, mais toujours aussi réjouie de sa présence. Manuel lui tendit un paquet rectangulaire qu’il cachait sous sa veste…La fillette, émue, perdit son entrain et murmura : « Pour moi ? ». C’était un livre sur les chats. Reliure dorée, 160 pages. Manuel avait dû en avoir pour une fortune, mais sans doute avait-il trouvé ce cadeau à la hauteur de son affection pour Léonor. Tandis que Jean et Eulalie s’étaient lancés dans une litanie de « il ne fallait pas… » , « elle est déjà trop gâtée », « c’est bien trop… », Léonor demanda à Manuel d’une voix chancelante : « pourquoi les chats ? j’aime bien les chats, comment tu le sais ?
- parce que tu as des yeux de chats, qui observent…à l’affût : la supervision… ! » répondit le jeune homme avec un sourire doublé d’un clin d’œil.
Ce jour-là, Léonor sut qu’elle aimerait toute sa vie être malade. Mais pas trop. Juste ce qu’il faut pour recevoir un cadeau de celui qu’elle aime.
Léonor rétablie de sa grippe, la vie « normale » reprit son cours à la boucherie. Le tonton travaillait 12 heures par jour ; la tantine donnait parfois un coup de main à la caisse en fin de matinée, période d’affluence de la clientèle ; Manuel faisait la plonge, préparait terrines, steaks, livrait quelques rôtis à de fidèles clients, et donnait beaucoup de son énergie à accrocher les morceaux de viande gigantesques sur les esses de la chambre froide. Léonor lui avait maintes fois fait remarqué qu’on distinguait la queue de l’animal et tout juste si les sabots n’y étaient pas. Il avaient de grandes discussions métaphysiques sur la vie animale et la consommation de viande d’animaux familiers. Léonor s’insurgeait contre les bouffeurs de chevaux depuis longtemps ; elle refusait même de manger les savoureux steaks découpés par Tonton Jean.
« ça a un goût d’animal domestique, le steak de cheval ; j’aime pô du tout !! beuurrrrrkkkk !! ». C’était un sujet de prise de bec récurrente avec son oncle et sa tante, évidemment ; mais ceux-ci avaient capitulé, face à la détermination de Léonor : elle ne mangeait que du porc et du poulet, accessoirement du mouton. Même refus devant le lapin…
Manuel écoutait avec intérêt la politique de Léonor, et donnait parfois un avis qui allait dans le même sens, mais avec plus de tolérance pour ce qui relève de « la liberté de chacun de manger ceci ou cela »…en insistant sur le fait que les chevaux de boucherie étaient de vieux animaux, qui seraient morts de toutes façons… Se refusant à blesser Léonor lorsqu’il n’était pas de son avis, il se contentait de hocher la tête et de sourire. Manuel possédait assurément la Sagesse, du haut de ses 19 ans ; nul doute que Léonor l’atteigne un jour elle aussi, mais beaucoup plus tard…
Le temps passa. L’année suivante se profila, Pâques, puis les vacances d’été. Paris de nouveau. La boucherie. Manuel. De magnifiques vacances cette année-là, avec des rires, des supervisions en pagaille, des sorties –Manuel l’emmena visiter la Tour Eiffel un samedi après-midi-, des dégustations de pâtisseries fines en cachette, dans l’arrière-cuisine, des moments de délire sur des musiques à la mode écoutées à la radio…
Puis un jour, quelque chose de terrible arriva à Léonor. Bien pire que sa grippe. Bien pire que ce qu’elle pouvait imaginer. Après deux années de bonheur dans la boucherie Gillardeau, Manuel annonça son départ. Manuel allait travailler dans un autre commerce avec plus de responsabilités…Manuel allait faire sa vie. Sans Léonor.
La petite fille dû faire ce deuil ce cette amitié singulière. Un autre employé fut embauché plus tard à la boucherie, mais sans intérêt à ses yeux…de chat.
Peu avant son départ, Manuel offrit un autre livre à Léonor : « Le système solaire et les étoiles », peut-être en signe d’attachement éternel malgré la rupture des chemins.
« Et moi ? que puis-je t’offrir ? » dit Léonor les larmes aux yeux.
- Grandis ! et sois heureuse ! je n’oublierai jamais ton nom ».
Des années plus tard, alors que la jeune fille fêtait son dix-huitième anniversaire, sa tante Eulalie lui dit :
« tu te souviens de notre ancien commis, le p’tit Manuel ? ton grand ami d’enfance…
- bien sûr Tantine…
- il nous a écrit, regarde !
- ah…il va bien ? que dit-il ?
- très bien oui : il s’est marié l’année dernière et il vient d’être papa. Sa fille s’appelle Léonor… ».
Léonor se figea et un frisson la parcourut tout entière.
« Encore un beau cadeau » pensa-t-elle.